À l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse célébrée, le dimanche 3 mai dernier, nous nous sommes penchés sur l’avenir de la presse écrite au Mali. De la salle de rédaction au kiosque en passant par l’imprimerie, toute la chaîne est sous pression. Entre effondrement des ventes, crise publicitaire et mutation numérique, la presse écrite malienne cherche un nouveau souffle
Les kiosques à journaux sont de moins en moins fréquentés par les lecteurs
Il est 11 heures à Darsalam en Commune II du District de Bamako. Sous une chaleur étouffante, des piles de journaux sont posées sur une table de fortune. Quelques exemplaires pendent à des fils, d’autres entassés à l’intérieur du kiosque. Par moments, une brise soulève des pages des journaux étalés avant de les laisser retomber, dans un silence presque pesant. En une heure, aucun client ne s’arrête.
Depuis son kiosque, Babouya Touré observe la rue. Il attend, sans vraiment y croire. «Moi, je suis dans ce métier depuis 1989», confie-t-il. À ses débuts, il vendait jusqu’à 2.000 exemplaires du journal Les Échos par jour. «Parfois, avant même 10 heures, tout était écoulé. Mais aujourd’hui, on me donne seulement 35 exemplaires de ce même journal», dit-il avec regret.
À ses côtés, deux directeurs de publication échangent à voix basse. Aucun passant ne vient interrompre leur discussion. Le kiosque n’est plus un lieu de passage : il est devenu un espace suspendu, presque invisible. Babouya se souvient d’une époque où vendre des journaux signifiait aussi animer le débat public. Les lecteurs ne venaient pas seulement acheter : ils lisaient, commentaient, contestaient. «Il y avait du monde. Les gens débattaient, défendaient leurs idées. On ne s’entendait pas toujours, mais il y avait du respect.»
Aujourd’hui, cette effervescence s’est éteinte. Le débat s’est déplacé ailleurs, sur les téléphones portables, dans des conversations fragmentées. «Avec les réseaux sociaux, tout a changé», constate-t-il. Mais il nuance : «Avant, ce qui était écrit attirait davantage.»
Ce constat est partagé par certains lecteurs. Un ancien ministre et professeur de droit à la retraite confie, sous anonymat : «Très souvent, on lit la même chose dans les journaux. La qualité a baissé.» Pour Bakary Bengaly, étudiant, le calcul est simple : «Avec 200 Fcfa, je peux consulter plusieurs sites. Pourquoi payer 300 francs pour un seul journal ?»Entre érosion du pouvoir d’achat et transformation des usages, le lectorat s’éloigne progressivement.
UNE DISTRIBUTION à BOUT DE SOUFFLE-Derrière ce kiosque désert, un problème structurel se dessine : celui de la distribution. Au Mali, elle reste largement informelle, éclatée et souvent inefficace.«Il n’existe pas de réseau fiable», affirme Dado Camara, directrice de publication de l’hebdomadaire L’Annonceur. «Chaque organe s’organise comme il peut. Résultat : une diffusion limitée, même dans la capitale », constate-t-elle.
Au sein des structures, les tentatives d’organisation peinent à corriger les dysfonctionnements. À l’Agence malienne de presse et de publicité (Amap) dont le Quotidien national, L’Essor est l’un des produits phares, la gestion de vente du journal se faisait avec des cahiers comptables. «On pouvait passer jusqu’à 18 heures à essayer d’organiser les données», explique Amara Ouloguem, ancien chef de la division vente et abonnement de L’Essor de 2019 à 2026.
L’introduction d’outils informatiques a permis d’améliorer le suivi. Mais les pratiques informelles ont laissé des traces. Fraudes, circuits parallèles, manipulation des invendus. «Certains revendeurs vendaient les journaux à 300 Fcfa, puis rachetaient d’anciens exemplaires invendus à très bas prix-environ 50 Fcfa-pour les ramener comme invendus», explique-t-il.
Ces pratiques engendraient des pertes considérables, parfois sur des centaines d’exemplaires par semaine. «Ils pouvaient réaliser jusqu’à 250 Fcfa de bénéfice par journal, tout en donnant l’impression que les ventes étaient faibles», confie Amara Ouloguem. Pour y faire face, l’Amap a durci ses règles : vente au comptant, suppression des intermédiaires, limitation des quantités. Mais ces mesures n’ont pas suffi à inverser la tendance.
UNE CRISE QUI FRAGILISE TOUTE LA CHAÎNE-La crise dépasse largement le kiosque. Elle remonte toute la chaîne de production. Babouya Touré en est l’illustration. En parallèle de la vente, il a lancé une imprimerie pour diversifier ses revenus. « On ne peut plus vivre uniquement de la vente de journaux », explique-t-il. Mais même cette activité vacille : «Si les journaux ne se vendent pas, l’imprimerie est aussi touchée. Les médias ne paient plus.»
Dans les rédactions, la situation est tout aussi tendue. «Les journaux ont du mal à faire face aux charges», souligne Dado Camara. Les salaires deviennent difficiles à assurer, tandis que les abonnements publics — autrefois essentiels — se raréfient.
Le doyen Saouti Haïdara, fondateur et directeur de publication du quotidien L’Indépendant, décrit un secteur sous pression. «Les recettes publicitaires baissent, les partenaires se retirent et les commandes publiques diminuent. L’État était un gros client. Aujourd’hui, ses abonnements ont fortement chuté.»Cheick Chérif Haïdara, directeur de publication du journal Waati, observe les effets directs. «Les invendus s’accumulent. La publicité est au ralenti. J’ai peur de l’avenir», dit-il.
UN MODèLE ECONOMIQUE EN PANNE-Historiquement, la presse écrite reposait sur un équilibre simple : ventes et publicité. Aujourd’hui, ce modèle est en crise.«Le modèle traditionnel n’est plus adapté», tranche Dado Camara. Les ventes chutent, la publicité se raréfie, tandis que les charges restent élevées.
Pour Sadou Yattara, journaliste à la retraite, le problème est plus profond. «Ce modèle est dépassé dans le contexte malien. Le pouvoir d’achat est faible, le marché publicitaire limité et la concurrence du numérique est forte», explique l’ancien président de la Maison de la presse.
Face à cette réalité, les journaux tentent de se réinventer : prestations de services, partenariats, abonnements. Mais ces alternatives restent fragiles.Même les titres les plus structurés sont touchés. Abdourahmane Doucouré, directeur de publication de l’hebdomadaire La Sirène, évoque une baisse notable du tirage et des ventes. «Le lectorat existe toujours, mais ses habitudes ont changé.»
LE DEFI DU NUMéRIQUE-Le téléphone portable s’impose désormais comme le principal canal d’accès à l’information : rapide, accessible et souvent gratuit.«Les lecteurs se tournent de plus en plus vers le numérique», observe Amara Ouloguem de l’Amap. Une évolution qui affecte directement les ventes de journaux. Pourtant, le numérique n’est pas perçu uniquement comme une menace. «C’est aussi une opportunité», nuance Souleymane Bobo Tounkara, directeur de publication du quotidien L’Essor, qui développe une stratégie combinant version papier et digitale.
Une approche que beaucoup jugent désormais incontournable. « L’avenir passe par une coexistence», estime Gamer Dicko, conseiller technique au ministère de la Communication, de l’Économie numérique et de la Modernisation de l’Administration. «La presse écrite ne disparaîtra pas, elle s’adaptera», affirme-t-il avec optimisme. Mais cette transition exige des investissements, des compétences et une vision stratégique que tous les médias ne possèdent pas.
CRéDIBILITE ET PROFESSIONNALISATION EN QUESTIONS-Au-delà des contraintes économiques, certains acteurs pointent des faiblesses internes. Le conseiller technique Gamer Dicko évoque un manque de professionnalisation. «Beaucoup de promoteurs ne sont pas formés à la gestion d’une entreprise de presse», remarque-t-il, ajoutant que des pratiques problématiques, notamment des pressions exercées sur certains responsables publics.
Ces dérives, combinées à des conditions de travail difficiles, fragilisent la crédibilité de certains médias. «La presse écrite ne peut revendiquer la confiance que si elle la mérite», rappelle le doyen Sadou Yattara. Pourtant, elle conserve un atout majeur : sa capacité à produire une information approfondie, vérifiée et analysée — une valeur ajoutée que les réseaux sociaux ne garantissent pas toujours.
RESILIENCE ET INCERTITUDES-Malgré la crise, le secteur ne s’effondre pas totalement. Il s’adapte, lentement.«C’est la résilience qui permet aux journaux de survivre», souligne Souleymane Bobo Tounkara de L’Essor. Les rédactions ajustent leurs formats, explorent le numérique et diversifient leurs activités, renchérit-il.
Aly Dicko, directeur de publication de Nord-Infos, se veut optimiste : «La presse écrite ne disparaîtra pas. Elle va s’adapter.» Un avis partagé par plusieurs acteurs qui misent davantage sur une transformation que sur une disparition.
Mais cette mutation nécessite des conditions favorables : un environnement économique plus stable, un soutien public structuré et une modernisation des circuits de distribution. Boubacar Yalcouyé, président de l’Association des éditeurs de presse privée, appelle à des réformes : fiscalité incitative, aides renforcées et régulation du numérique.
UNE CRISE éCONOMIQUE… ET DéMOCRATIQUE-Le constat dépasse la seule dimension économique. La presse écrite demeure un pilier du débat public, un espace de pluralisme et un outil de traçabilité de l’information. Sa fragilisation soulève une question essentielle : celle de l’accès à une information fiable, structurée et indépendante. Dans un contexte marqué par des défis sécuritaires et politiques, cet enjeu devient crucial. «La presse continue d’informer malgré tout», rappelle Boubacar Yalcouyé. Mais pour combien de temps, et à quel prix ?
À Darsalam, le soleil est désormais écrasant. Babouya Touré rassemble ses journaux. Toujours aucun client. Les discussions se poursuivent entre journalistes. Les titres du jour restent exposés, mais personne ne les emporte. «L’espoir est permis», glisse Cheick Chérif Haïdara. Babouya ne répond pas. Il replie lentement une pile de journaux, jette un dernier regard à la rue… et attend encore.
Oumar SANKARE


