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Dr Hyacinthe Ouédraogo : « Ces manifestations prouvent que la France a échoué dans sa gouvernance sociale et économique »

Dans cet entretien, l’analyste politique, Dr Hyacinthe Ouédraogo, par ailleurs enseignant-chercheur, donne des précisions sur les violences qui secouent la France, à travers des vagues de manifestations dans des villes françaises.

Sidwaya (S) : Quelle analyse faites-vous de la situation qui prévaut actuellement en France ?

Hyacinthe Ouédraogo (H. O) : C’est une situation très critique. C’est la manifestation d’une crise latente depuis longtemps qui finit donc par éclater au grand jour. Tous les analystes savaient que tôt ou tard, ce genre de crise allait éclater en France. La crise est liée à beaucoup d’in-conséquences de la politique française, que ce soit à l’interne comme au niveau diplomatique international.
Il faut reconnaître que c’est l’une des grandes crises de l’histoire con-temporaine de la France. Depuis les années 70 jusqu’à nos jours, nous voyons souvent des crises, dont les vecteurs sont les syndicats, les partis politiques ou les gilets jaunes, c’est-à-dire l’ensemble des jeunes, des travailleurs. Mais que des enfants, des élèves, une jeunesse, des adolescents se soulèvent contre des institutions, la gouvernance, tout le gouvernement et fassent autant de casse, c’est une première. Et cela montre que la crise est vraiment profonde.

S : Et comment est-ce que la France est arrivée à cette violence ?

H.O : Premièrement, c’est une suite logique de l’inconséquence des politiques internes même de la France. Deuxièmement, c’est le résultat de l’ inconséquence de la diplomatie ou des relations de la France avec les autres pays dans le monde. Si la jeunesse se comporte comme ça aujourd’hui, c’est d’abord le résultat d’une mauvaise éducation. Parce qu’un enfant, c’est comme un ordinateur vide. Donc, si aujourd’hui, les jeunes ne sont pas, à mon sens contrôlables, c’est parce qu’eux-mêmes, ils n’ont pas reçu une éducation en phase avec leurs attentes. Le système éducatif français étant lui-même en panne. Je pense la France est aujourd’hui déconnectée des réalités sociales, des réalités humaines.

La France veut actuellement promouvoir une politique qui repose, à tout le moins, sur une vision mondialiste, qui ne prend pas en compte les préoccupations des masses, mais entend défendre des valeurs universelles. Or, un pays se gouverne et une jeunesse se dirige en se focalisant sur les besoins internes du peuple. Voilà pourquoi, de plus en plus, la gauche et l’extrême droite prennent de l’ampleur. C’est comme si la gouvernance de Emmanuel Macron visait les intérêts de l’Europe et ceux de la mondialisation, plutôt que ceux des Français. L’éducation est donc un échec. Sur le plan extérieur, c’est parce que la France, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’a pas réinventé son modèle économique et social. En effet, depuis longtemps, l’Etat français, comme la plupart des Etats européens, a toujours vécu de l’exploitation d’autres pays du monde. L’Europe a exploité l’Amérique et l’Asie. Quant à l’Afrique, il n’y a même pas lieu d’en parler.

Cependant, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux pays ont réinventé leur modèle économique, à l’exemple du Portugal, de l’Allemagne, de l’Espagne et même de la Grande-Bretagne. Ces pays ne vivent plus de l’exploitation d’autres pays dans le monde. Ils ont noué de nouveaux partenariats avec leurs anciennes colonies et d’autres pays, en établissant ce que l’on appelle des relations gagnant-gagnant. Mais la France veut toujours maintenir l’exploitation de l’Afrique. Au lieu d’établir des relations gagnant-gagnant, elle privilégie des rapports d’exploitation et d’écrasement. Aujourd’hui, l’Afrique se réveille et commence de plus en plus à avoir un œil sur ces questions. Cela provoque des crises à tous les niveaux, notamment sur les plans économique et social. Tous ces aspects sont amplifiés par la crise politique.

S : Pensez-vous que ces manifestations peuvent avoir un impact sur la présidentielle de 2027 ?

H.O : Oui, c’est sûr que, les élections étant prévues au premier semestre de 2027, on assistera forcément à une poussée de la gauche ou de l’extrême droite. Je serais étonné que, lors des prochaines élections, les Républicains dirigés par Macron ou ceux qui prônent les valeurs républicaines parviennent à se maintenir au pouvoir. Je mise plutôt sur la gauche ou l’extrême droite, avec le Front national. Cependant, je ne pense pas que cette situation puisse, dans l’immédiat, pousser Macron à démissionner. Si Macron était un président démocrate, comme il le prétend et était véritablement au service du peuple, il aurait dû démissionner dès 2024 ou 2025, lorsque plusieurs gouvernements qu’il avait mis en place sont tombés successivement. Mais il a toujours refusé de le faire. Si Macron était un président démocrate et consciencieux, soucieux du bien-être du peuple français, il aurait dû démissionner à la suite des crises survenues ces dernières semaines. Mais il ne l’a pas fait. Il bénéficie du soutien de son parti. Ce n’est donc pas l’échec d’un individu, mais celui de tout un système, de tout un parti. Nous pourrions ainsi assister, dans les semaines à venir, à une aggravation de la situation et continuer à avancer tant bien que mal jusqu’aux élections.

S : Cette révolte traduit-elle un rejet du système politique français et de la classe politique ?

H. O : Oui, c’est un rejet parce qu’au niveau de la gouvernance sociale, économique, les dirigeants actuels, la classe politique française même ont échoué. Ils n’ont pas su réinventer leur système économique. Aussi, ce qu’ils proposent au peuple français n’a pas d’avenir. Quand on regarde dans le tableau, la France va continuer à s’endetter. Et les problèmes de chômage vont continuer à s’accentuer. La question des retraités va continuer à s’accentuer et la crise de l’éducation aussi va perdurer. Donc, en fait, il n’y a pas de bonnes perspectives dans le viseur. Ce qui montre que les Français ont compris et rejettent la politique même française à l’interne, au niveau économique, au niveau social. Et il faut changer de paradigme. Il faut une nouvelle classe politique qui va instaurer un nouveau contrat social ou un nouveau projet social pour la société française.

Ce projet doit être réaliste et ne doit pas compter encore sur l’exploitation des pays africains ou du tiers monde, mais consister à construire une économie auto-centrée qui s’appuie soit sur l’industrialisation
ou les atouts de la France. Je donne un seul exemple au niveau de l’éducation. Aujourd’hui, quand vous prenez en France, qu’est-ce qu’on enseigne aux enfants ? Ce sont des contre-valeurs. On va enseigner l’homosexualité, un droit qui déracine même l’enfant de son environnement social. On va jusqu’à dire qu’on ne naît pas avec son sexe. On naît et après, on choisit l’orientation sexuelle. Et aujourd’hui, la jeunesse est désorientée. Et récemment, ils ont adopté ce qu’on appelle l’euthanasie. Donc, il faudra que la France revienne aux valeurs humaines. Sinon la société française ira de délitement en délitement et de crise en crise.

S : Pensez-vous qu’une partie du problème est liée à la perte des ressources naturelles que la France se procurait auprès de ses anciennes colonies ?

H. O : Oui, évidemment. La France a un système économique basé sur l’exploitation et le pillage des anciennes colonies. Aujourd’hui, il est vrai que plusieurs pays sont toujours rattachés à la France, mais, si l’on considère uniquement les pays de l’AES, c’est une grande manne financière qui ne tombe plus dans l’escarcelle française. La question des transactions se pose également. Celles de l’AES ne passent plus nécessairement par le franc CFA. Puisqu’on a voulu nous verrouiller sur le plan des transactions, nous avons développé un système fondé sur la vente directe de notre or à nos partenaires. D’autres pays, comme le Mali et le Niger, ont également emboîté le pas. N’oubliez pas que l’uranium du Niger n’est plus accessible. Toutes les ressources minières et autres ressources du Burkina Faso ne sont plus accessibles non plus. Il faut également prendre en compte la dénonciation de la convention de non-double imposition des entreprises françaises au Burkina Faso.

Tout cela a des répercussions sur le budget français. Aujourd’hui, voilà pourquoi nous estimons que cette situation explique le déficit et l’endettement croissant de la France. Pour un pays comme la France, si la croissance n’atteint pas deux chiffres, c’est que la crise ne fait que s’aggraver. Je crois donc que le réveil africain et le rejet, par les Africains, de la politique française en Afrique constituent l’une des causes de cette crise. Les Français disent qu’il s’agit d’un sentiment anti-français. Or, ce n’est pas un sentiment anti-français, mais un refus légitime. Vous savez que, depuis l’histoire et pas seulement depuis la conquête coloniale, mais aussi depuis l’esclavage, la traite négrière et la déportation, la France vit du pillage et de l’exploitation de l’Afrique et d’autres continents. Aujourd’hui, les portes sont en train de se fermer.

De nombreux pays, même s’ils entretiennent toujours des relations avec la France, ont commencé à tirer les leçons de cette situation et à se repositionner. Forcément, cela a des répercussions sur le budget français et constitue l’une des causes de cette crise. Cela signifie que cette situation résulte également d’une crise éco-nomique. Pourquoi les élèves se plaingnent-ils ? Ils se plaignent parce qu’ils ne bénéficient plus d’un encadrement suffisant ni de l’accompagnement nécessaire dans le domaine de l’éducation. Tout d’abord, il y a eu de nombreux départs d’enseignants. Pourquoi ces enseignants sont-ils partis ? Parce qu’il y a des attentes et des promesses qui n’ont pas été satisfaites. Les infrastructures, les équipements et les commodités nécessaires ne suivent pas.

Même chez nous, vous constatez que nous progressons. Nous sommes un peuple résilient et nous savons nous adapter. En France, en revanche, les établissements devraient disposer de tous les équipements nécessaires : tableaux numériques, salles de classe et commodités adaptées à l’éducation. Chez nous, aujourd’hui, on peut avoir sans difficulté 60, 70, voire 80 élèves dans une classe. En France, les effectifs étaient de 25 élèves par classe. Dès lors que l’Etat décide de passer à 30 ou 35 élèves par classe, cela pose problème. Pour eux, 35 élèves constituent déjà un effectif pléthorique. Cela montre que la France n’a plus les moyens d’injecter suffisamment de fonds dans l’éducation. Cette situation résulte donc d’une crise économique qui affecte le système éducatif en raison d’un financement insuffisant et discontinu.

S : Après les manifestations, quelle sera, selon vous, la place de la France dans le concert des nations ?

H. O : Je pense que cette crise peut ne pas avoir des résultats immédiats. Tout va dépendre de la suite. Mais ce qui est sûr, cette crise n’est que l’une des manifestations du malaise profond, du marasme économique que vit la France. Si la France ne se réinvente pas, ne trouve pas un nouveau modèle économique qui soit en phase avec les réalités du 21e siècle, la France qu’on appelle grande puissance, qui d’ailleurs ne l’est pas, c’est juste un géant aux pieds d’argile, n’aura plus sa place dans le G7 dans les années à venir. Ensuite, dans le G20, la France sera déclassée. Peut-être, il faudra parler de G100, parce que tout le monde sait que la France n’a pas de ressources. Un pays comme le Japon n’a pas de ressources, mais il a su, de par l’industrialisation, la vente des technologies, le génie des Japonais, avoir un système économique puissant. Le Japon est aujourd’hui la quatrième, voire la troisième puissance économique après les Etats-Unis, la Chine. C’est ce que la France aussi doit faire. Sinon, ça sera donc la chute, la descente aux enfers.

S : Et en fonction de toutes ces conditions que vous venez de décrire, que pensez-vous de l’après-Macron pour la France ?

H.O : Je pense que Macron ira au terme de son mandat. Mais ce n’est pas exclu aussi que la pression de part et d’autre l’emmène à partir pour conserver le peu de dignité qui puisse lui rester. Mais tout compte fait, il est fort probable que Macron reste au pouvoir jusqu’en avril, mai 2027. Pour l’après-Macron, je vois une autre formation politique émerger et tenter des réformes profondes à tous les niveaux. Parce que ce pouvoir, d’ailleurs, ne sera élu que sur la base de grandes promesses électorales. Il faudra que la France devienne une nation réaliste. La France a des cerveaux, des compétences qu’elle doit valoriser. Mais il faudra aussi que cette politique réaliste conduise la France à revoir son niveau de vie. Parce qu’aujourd’hui, sincèrement, ce pays vit au-dessus de ses moyens. Le luxe que les Français se permettent découle du sang et de la sueur des Africains. Elle n’aura pas d’autres options que de revoir son niveau de vie pour progressivement réinventer un modèle économique qui puisse la mettre en partenariat avec les Africains. Nous, à l’AES, ne sommes pas contre la France. Nous pouvons collaborer si nous avons nos intérêts et la France les siens. Mais vouloir collaborer pendant qu’elle gagne 90%, nous avons 10%, nous disons non. Et la France peut encore se redéployer en Afrique et ailleurs dans le monde, dans des partenariats qui soient gagnant-gagnant pour se reconstruire. Voilà Réinventer, refonder l’Etat français au niveau de l’éduca-tion, de l’économie et même de la vision politique.

Wanlé Gérard COULIBALY
Galedie Kétoura SIMPORE
Wendaabo Cathérine KOURAOGO

SourceSidwaya
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